Marie

Marie, 22 ans, de nationalité suisse

Marie vit dans le quartier de la Bourdonnette, à Lausanne. Je peine à trouver son nom sur la porte, et pour cause : elle a vécu toute sa vie avec son oncle, sa tante et ses trois cousins, son nom n’est pas inscrit. De son contexte familial, elle ne me dira quasiment rien, si ce n’est que tout va bien et qu’elle est heureuse ainsi. Un tuteur s’est occupé d’elle jusqu’à ses 18 ans. Lorsqu’elle est devenue majeure, c’est lui qui l’a orientée vers l’aide sociale.

J’ai grandi à Lausanne, j’y ai fait toute ma scolarité. On m’a orientée en VSO, puis j’ai fait un raccordement pour la VSG, mais je n’ai pas trouvé d’apprentissage. Je suis allée à l’OPTI pour essayer de trouver un apprentissage d’assistante en pharmacie parce que ça m’intéressait beaucoup, mais ça n’a pas fonctionné non plus et j’étais en difficulté financière. Je venais d’avoir 18 ans, je me suis retrouvée à l’aide sociale. Je me rappelle que quand je suis allée à mon rendez-vous au RI pour la première fois, pendant que mon assistante sociale me parlait, je la regardais mais je n’en revenais pas de me retrouver là. Je lui ai dit que j’avais besoin d’aller aux toilettes et je suis allée pleurer. Ça me faisait trop mal d’être là. Je me disais que ce n’était pas un endroit fait pour moi. Il y a eu des moments difficiles parce que les assistants sociaux ont quand même un regard un peu rabaissant : avant de nous connaître, ils partent du principe qu’on ne veut rien faire. Ce regard, ils le posent sur tout le monde, et ils ne semblent pas réaliser qu’il y a des gens qui sont là sans l’avoir choisi. Des fois, je sentais qu’ils en avaient marre. Mais moi, je n’avais vraiment pas le choix. Quand on demande le minimum vital, c’est pour vivre, pas pour ne rien faire ! Je me suis sentie humiliée. Je ne me sentais pas à ma place.

Ensuite, ils m’ont mise en confiance. Ils ont vu que j’étais motivée, ils ont fait tout leur possible pour m’aider. Ils m’ont proposé d’aller à l’IPJAD : là-bas, j’ai eu un coach qui m’a suivie et aidée à faire des recherches d’apprentissage, des lettres de motivation et mon CV. Je lui ai parlé du gymnase du soir. C’est grâce à lui que j’ai pu y entrer. Il me suivait de près, je le voyais une fois par semaine.

Marie est acceptée au gymnase du soir, se fait embaucher par McDonald’s et quitte l’aide sociale. Elle continue à vivre avec sa famille et verse une partie du loyer chaque mois. Elle partage sa chambre avec sa cousine qu’elle considère comme sa sœur, mais les conditions deviennent difficiles pour se concentrer et réviser ses cours. Au moment de notre rencontre, Marie vient d’entamer une année préparatoire pour faire une maturité professionnelle HES. Elle souhaite devenir infirmière, et s’en donne tous les moyens.

J’ai passé deux ou trois ans à chercher une place d’apprentissage, ça a été dur, mais ça m’a réveillée. Je sais que la vie n’est pas facile du tout, il y a des gens qui se battent pour avoir ce qu’ils veulent. J’ai beaucoup pleuré pendant que je faisais mes recherches de place d’apprentissage. Je n’aurais jamais cru que ça allait me prendre plus de deux ans ! Maintenant que j’ai trouvé une formation, je me dis qu’il vaut mieux que je me donne de la peine. J’ai toujours voulu le meilleur pour moi-même, et je cherche toujours à l’obtenir. Plus jeune, je ne pensais pas trop à ça, mais par la suite, j’ai réalisé qu’il fallait que je fasse quelque chose de bien dans ma vie. Je regarde mon oncle et sa femme qui me disent : « Nous on fait un travail qu’on n’a pas choisi, mais toi tu as le choix .» Ma tante a fait des études dans un autre pays, sa formation n’est pas reconnue ici, alors elle n’a pas eu le choix. Mais moi je l’ai, j’ai cette chance, je ne vais pas la gâcher.

En l’observant, je m’interroge sur la jeune génération qui ne demande qu’à travailler sans nécessairement y parvenir. Je lui demande quel regard elle et son entourage portent sur la vie active.

L’avenir me fait très peur. C’est pour cela que je fais tout mon possible. Avec mes amis, on parle souvent de travail. Parmi eux, tous ne savent pas encore ce qu’ils veulent faire. Beaucoup, comme moi, ont dû s’inscrire au social, et ça leur fait bizarre. Personne n’aime ça. De l’extérieur, on croit que les gens aiment être au social pour ne rien faire, mais la plupart de ceux que je connais le vivent très mal. Ils veulent vraiment trouver un emploi.

Il reste encore quelques années d’étude à Marie, mais elle se sent prête à affronter cette étape de manière sereine. Elle attend la décision d’octroi d’une bourse qui lui permettrait de vivre, modestement, en réduisant ses heures de travail au McDonald’s. Sa confiance dans son avenir et sa force me touchent.

Je suis sûre qu’on peut tous choisir ce qu’on veut. Ce n’est pas difficile. C’est juste le fait de s’engager. Moi j’ai choisi ce que je voulais et je suis en train de me battre pour. C’est plus facile d’envisager les choses en regardant ce que tu as envie de faire et ce que tu veux devenir plus tard, plutôt que les sacrifices. On est libre, on ne vit pas dans un pays en guerre. Il n’y a pas d’excuses. Il faut vraiment se donner les moyens pour atteindre son but. C’est ta vie, c’est toi qui choisis.

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