Sarah

Sarah, 36 ans, de nationalité suisse

La première fois que j’ai rencontré Sarah, elle faisait partie d’un groupe qui participait à une mesure de réinsertion. Elle traversait une période difficile, n’avait pas un vrai chez-elle. Il a fallu près d’une année pour que nous réussissions à fixer un rendez-vous. Nous nous retrouvons dans son nouvel appartement, au cœur de la campagne vaudoise.

Quand j’étais petite, des amis de ma mère venaient à la maison, ils me parlaient de voyages. Très vite, j’ai commencé à rêver que plus tard, je parcourrais le monde à la rencontre des peuples de la terre, et que j’apprendrais avec eux. Mais apparemment, la vie n’est pas aussi simple que ça. à la base, je suis vraiment portée par de grands idéaux, et je n’ai pas compris tout de suite dans quel monde nous vivions. J’ai vécu des choses graves quand j’étais petite… C’est un peu compliqué pour moi de parler de ça parce que j’en ai occulté une partie, je ne me souviens pas de tout, mais je sais que ça a brisé quelque chose au niveau de ma confiance, de la solidité que j’avais en moi. Il y a vraiment des gens mal intentionnés qui s’amusent à détruire la vie des autres. Dans ma vie, il y a beaucoup de mensonges, de non-dits, de trahisons.

Ces événements que Sarah peine tant à verbaliser sont pourtant fondamentaux dans son parcours. De plus, entourée de parents qui ne parviennent pas à l’accompagner adéquatement – une mère trop protectrice, un père souvent absent – elle est en outre déracinée pendant son cursus scolaire obligatoire : elle déménage dans une zone industrielle à Étoy et se trouve soudainement coupée de la nature et des points de repères qu’elle avait au pied du Jura. Alors qu’elle obtenait de très bons résultats auparavant, elle finit sa 9e année en terminale à options.

J’étais complètement perdue, je ne savais pas qui j’étais. Je commençais un truc, et puis je voyais que ça n’allait pas. J’arrêtais. J’en recommençais un autre… Je suis allée m’inscrire au social parce que ma famille ne pouvait pas m’aider. On a toujours eu des problèmes d’argent.

Pendant des années, Sarah ne parvient pas à se fixer. Elle enchaîne des emplois temporaires qui ne la mènent nulle part. En 2012, à l’âge de 32 ans, elle se retrouve en colocation avec sa mère et son beau-père, ainsi que ses deux frères. Une situation toxique pour la jeune femme. Avec l’aide de son père, elle contacte sa tante qui vit au Nouveau-Mexique avec son mari et décide d’y vivre pendant deux mois et demi. Un épisode fondateur.

Mon oncle et ma tante ont été incroyables. Ils me considéraient comme leur fille, mon oncle voulait même m’apprendre à conduire. C’était génial. On m’a laissé suivre des cours de graphisme. C’était dur parce que j’avais un gros blocage avec l’anglais, mais j’ai réussi à le dépasser. Dans ce pays, il y a une chose que je trouve exceptionnelle, c’est qu’on te donne la possibilité de faire des choses. On croit plus facilement en toi, on t’encourage, on te motive. J’ai réalisé ce qu’aurait pu être ma vie en positif. J’ai fait aussi la rencontre d’Amérindiens. Tous ces gens m’ont écoutée, ont pris du temps pour moi et m’ont soutenue dans ce qui me tenait à cœur. J’ai fait un vrai chemin spirituel. Seulement, tout ce que j’ai réussi à gagner en deux mois et demi, je l’ai reperdu très vite ensuite. Il y a eu une sale histoire avec mon beau-père qui nous a vraiment fichus dans la m… Plein de loyers n’avaient pas été payés, sans qu’on le sache, et on s’est tous retrouvés à la rue au mois de novembre. Heureusement, quelque temps avant cela, j’avais rencontré un garçon, et il m’a accueillie chez lui – nous sommes toujours ensemble d’ailleurs. Je suis restée chez lui pendant un peu plus de six mois.

Mais Sarah a besoin de son propre espace au calme. Elle trouve une situation temporaire en colocation chez une ancienne connaissance avant de s’installer, enfin, dans un petit appartement à elle. Parallèlement, observant que Sarah ne parvient toujours pas à trouver du travail, son assistante sociale l’envoie consulter une psychologue pour tenter de déterminer où se situent les blocages.

La psy a attesté qu’il y avait des problèmes dans mon parcours dus à mon environnement. Enfin quelqu’un me prenait au sérieux. Du coup, on a fait une demande de soutien à l’AI pour que je puisse faire une première formation et me remettre dans le circuit, et c’est ce qui s’est passé l’année dernière. J’étais à la fois au RI et à l’AI, provisoirement. Quand on n’a que des ennuis, on n’arrive pas à être positive, mais lorsqu’on voit qu’il y a vraiment des gens bienveillants, qui nous écoutent, qui donnent du crédit à ce qu’on dit, on recommence à y croire. C’étaient des choses qui ne m’étaient jamais arrivées ! Le RI m’a tout d’abord proposé une mesure pour reprendre un rythme et réapprendre à me socialiser. Là, j’ai eu le droit de dire ce que je ressentais. D’avoir l’humeur que j’avais. Et puis ma conseillère AI était vraiment super, quelqu’un d’humain. C’était ça dont j’avais besoin, de gens qui regardent ce qui est spécifique chez moi et qui m’aident à le mettre en valeur et à l’exprimer. J’ai été suivie par l’AI pendant une année depuis le mois de mars 2015. On m’a vraiment aidée à faire un grand travail. À présent, je suis en train de refaire le lien avec moi-même, avec le monde, mais il y a eu une vraie traversée du désert. Je suis contente de voir que ça a valu la peine que je tienne le coup. Je me sens un peu renaître en ce moment, c’est un état jubilatoire. Enfin je me retrouve, moi. D’ailleurs, ma psy me dit elle-même qu’elle est impressionnée par le chemin parcouru.

De plus, j’ai découvert la surefficience mentale : les personnes qui fonctionnent plus avec leur cerveau droit que le gauche. Le cerveau gauche est le côté qui analyse, qui structure. Le cerveau droit, lui, fonctionne en arborescence. Un point l’amène à un autre, qui l’emmène vers un autre… et ensuite il relie le tout. Moi je fais partie de ceux qui avancent avec leur cerveau droit. Je suis quelqu’un d’hyper-intuitif, beaucoup dans l’émotionnel. Je me suis fait casser depuis toute petite, car on me dit que je ne suis pas comme il faut, que je suis trop sensible. Je me suis renfermée sur moi-même. Je ne saisissais pas ma nature, il me semblait que je fonctionnais normalement. Depuis que j’ai pris conscience de tout ça, je me comprends mieux. Malgré le fait que je n’aie pas eu de formation, je n’ai pas l’impression d’être moins intelligente que les autres. À présent, j’ai plein d’outils dans les mains, mais je ne sais pas encore vraiment quoi en faire.

Pour l’instant, il est difficile pour Sarah d’envisager une formation avec des horaires stricts, qui provoquent rapidement chez elle des situations de stress ingérables. Lorsque je lui demande comment elle voit son avenir, elle prend les choses étape par étape, se rendant compte du chemin à parcourir encore.

Là, le but, c’est d’arriver à faire la lumière sur ce qui m’entrave dans mon passé. C’est invivable, insupportable de ne pas savoir. Mais je finirai par trouver. C’est vraiment primordial. Ce dont je me rends compte, c’est que je me suis mise de côté quasiment toute ma vie et que j’ai lutté toutes ces années. Ce n’étaient pas des vacances. Ce n’est pas parce que je suis au social depuis 2005 que je me suis reposée. J’ai fait du mieux que j’ai pu. Et je pense qu’à présent, il faut que je prenne soin de moi, et que je me dirige là où je me suis toujours sentie appelée et non là où les autres aimeraient que j’aille.

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